C'est drôle cette impression que l'on a parfois d'être démuni, comme si n'importe quel quidam pouvait lire en vous, finalement un peu comme si vous étiez le dernier roman de Marc Lévy, de la psychologie de bas étage, soit, mais qui fait mouche.
Guillaume m'a quitté parce qu'il ne m'aime plus, pense-t-il, parce qu'il ne m'a jamais vraiment aimé, préciserai-je.
Je m'explique : Je suis Vacuité, mais sais faire illusion. Malgré mon manque de confiance en moi flagrant, je parviens à faire croire (et ce notamment à Guillaume) que je suis quelqu'un de solide, de spirituel, d'insouciant et parfois même de désinvolte : une oeuvre d'art vous dis-je. Oui, mais éphémère.
Bref, je commence ma journée à 8h00 : je me les gèle, lendemain de cuite : le temps de grogner deux trois phrases de remerciements à MAF et hop je file à la gare. Manque de bol, j'ai 1/2 heure d'avance : direction le café de la gare : son café-laxatif, et ses alcooliques matinaux.
Et là, l'attente. En quelques minutes, les quatre derniers mois qui défilent. Finalement le train arrive : je m'élance, je cours, je vole et me ramasse sur la dernière marche.
- Ca va monsieur?
- Je vais très bien et je ne bois pas tant que ça!
Les quelques regards compatissants se transforment en un vague sentiment de haine collective, mais bon on n'a pas le temps, alors on laisse couler.
Je profite de l'indifférence générale pour sortir mon billet, et bien évidemment je suis en surréservation. Ca y est j'ai confirmation : je vais passer une journée de merde.
Je me retrouve donc le cul entre deux rames.
- Ca ne vous dérange pas que je pose mon sac là mademoiselle? demandai-je en le posant de toute façon.
- Non.
Question oratoire = réponse tout aussi vide de sens : elle au moins elle va pas me faire chier.
Bien au contraire, c'est moi qui emmerdais les dix autres abrutis, les assommant deux heures durant à coup de sanglots, reniflements et autres accessoires de la panoplie du pédé qui s'est fait largué deux jours plus tôt sur internet par un non moins pathétique pd qui ne l'aimait plus depuis un mois environ (week-ends et jours fériés inclus).
Néanmoins, Dieu ou la providence eut pitié d'eux et m'écrasa par trois fois les pieds par l'intermédiaire d'une valise non étiquetée... superstitieux de nature, je ravalai mon chagrin latent.
Le trajet Montparnasse-Gare de Lyon ( guillaume tu te souviens? tous les soirs à m'attendre sur le quai, fallait- il que tu sois amoreux... ou cruellement désoeuvré j'en conviens...), les habituels parisiens et les stupides touristes qui persistent à penser que Paris c'est la ville de le mour.
(ndt: le mour=l'amour, prononcé avec l'accent de Julia Roberts, mais allez savoir pourquoi votre interlocutrice sera invariablement une vieille peau, grasse ou édentée, selon la provenance de la viande.)
Enfin me voilà gare de Lyon.
- Un café SVP, allongé.
- Monsieur je me permets de vous rappeler qu'il est interdit de fumer dans l'enceinte de la gare.
Dilemme. Devais-je cracher ma haine accumulée ces derniers temps au visage de ce citoyen zélé, ou alors faire preuve de bonne volonté et respecter la loi en vigueur?
Le froid mordant me décida : ce salaud paiera pour tous les autres, mais d'abord, pas bête, je récupère mon café.
- Auriez-vous l'obligeance de m'expliquer, jeune homme, de quelle enceinte vous parlez? Une enceinte n'est-elle pas étymologiquement close? Moi je dis ça comme çà, mais si la gare avait été fermée, vous pensez vraiment que je serai là, planté devant vous, à me geler le cul pour boire un café dégueulasse et hors de prix? Alors bonhomme, t'es bien gentil, mais ton civisme à 2 francs 6 sous tu le laisses au vestiaire avec ta virilité, que visiblement tu as oublié d'emporter ce matin. Et garde la monnaie! ( je venais de lui donner la somme exacte, mais après tout le lyrisme n'a pas de prix.)
Cependant je sortais de la gare pour fumer paisiblement : par acquis de conscience? absolument pas, tout simplement parce qu'un bonhomme de la sécurité s'approchait dangereusement de moi, et on a beau être en colère, il faut tout de même savoir choisir ses victimes.
Une fois dehors, le vent me brisa le peu de couilles qu'il me restait, par dépit je décide de me ganter, et comme de bien entendu renverse la 1/2 de mon ignoble café sur ma jolie veste 3/4. Au bord des larmes ( car brûlé au 3ème degré par le susnommé café) , je plante mon regard gris/métal dans le ciel gris/pollué, et m'aprête à pleurer tranquillement et surtout très esthétiquement. C'était sans compter le zèle de je ne sais quel enfoiré, qui avait, à l'évidence, décidé qu'aujourd'hui j'allais en chier.
Donc, je reprends: Quand soudain, un arabe dans la quarantaine trébuchait, péniblement mais sûrement, vers moi. Pas raciste pour un sou, je l'accueille avec un sourire légèrement forcé. Et là, le bonhomme me la coupe:
- T'es super mignon, arrivai-je à décoder entre la brume, mes yeux embués et les vapeurs d'alcool.
- Ah... Merci, c'est gentil. répondis-je alors, le sourire de plus en plus crispé
- Très beau
- Merci. Ah... c'est gentil.
Et je ne sais pas pourquoi, sur l'instant, je me plus à penser que cet homme était mon ange gardien, venu à mon secours en une si rude journée, comme s'il cherchait à me faire comprendre: Mais si, tu es très beau, t'inquiète pas. Et arrête de picoler, sinon regarde ce qui t'attend.
Etrangement, j'étais prêt à le croire et pourquoi pas à rester sobre ( au moins pedant un jour entier!), jusqu'à ce que l'autre ajoute :
- Ta princesse t'a quitté?
Par réflexe, je secoue négativement la tête, puis brusquement, l'image de Guillaume en robe de bal rose s'impose à moi. J'explose de rire:
- Oui, c'est ça! C'est exactement ça!
- T'en auras dix nouvelles, c'est sûr, t'es magnifique. T'es mannequin baragouina-t-il
Et là tout s'arrête. Ce bonhomme n'est pas mon ange gardien, c'est MAF qui me l'envoie pour se foutre gentiment de ma gueule.
- Non répondis-je sur un ton glacial mais peu convaincant.
-Si t'es mannequin, attends je prends la photo...
T'as pas un peu de monnaie?
Deuxième crise de fou rire. Ah prétentieux que j'étais : je me retrouvais tel que j'étais vraiment : naïf et peu sûr de moi-même , mais vraiment heureux.
Je lui donnai naturellement mes fonds de poches, et attendis, souriant franchement, qu'il s'en allât, ce qu'il fît. Mais à peine étais-je reparti dans mes considérations maussades, que l'autre se retourne vers moi et me dit, sans tremblement aucun dans la voix : tu es très beau.
Cette fois, je ne répondis pas, mes pas me ramenèrent dans la gare, où je m'asseois, je sors une feuille, un stylo, puis encore une autre feuille. Parfois, bien sûr, je raye et recommence, mais j'écris longuement et passionnément: un peu de cynisme par ci, quelques miettes de pathos par là, encore un peu de rancoeur (désolé Guillaume, mais honnêtement ça me soulage, ce qui ne m'empêche pas de t'aimer :-) ), pour la première fois j'écris librement, en ce sens que la haine, l'amertume et la déception, ne s'imposent pas à moi comme une évidence, mais bien au contraire : J'ai choisi ces mots, ces émotions. Je suis libre, enfin, d'être celui que je voulais être. Je suis enfin ce quidam qui lit en moi-même comme à livre ouvert. Tu es parti trop tôt Guillaume, et même si tu me manques, putain ça fait du bien de pouvoir dire je t'emmerde avec le sourire, sans animosité aucune.
Qui suis-je? Anthony Guillaume-Crane, écrivain/mannequin: oui mais parce que je le veux bien...